bergers en famille

Que font mes petits bergers ?

La vie en alpage n’a plus de montres. Nous allons au rythme des bêtes, de la saison, de la météo.

En cet été particulièrement chaud, nous sortons les brebis à 6h30 et les rentrons vers 21h30. Aux heures les plus chaudes, elles chôment et se laissent aller à de longues heures à ruminer, chercher l’ombre, se reposer.

Ça, c’est pour les bêtes et les adultes qui les accompagnent, les bergers. Mais les enfants, eux, n’ont bien sûr pas tout à fait ce rythme.

Ils m’attendent pour se coucher, ils attendent que je me couche avec eux. Du coup, ils ne sont jamais au lit avant 22h30 voire 23 heures. Ce qui est chouette c’est que nous avons des petites marmottes : ils écrasent l’oreiller jusque parfois 10 heures !

Ce que notre travail leur apporte 

Il arrive à Tilouann, maintenant, de vouloir aller garder avec son papa le matin. D’ailleurs, lorsqu’ils viennent avec nous, ce n’est pas vraiment pour garder les brebis. C’est plutôt pour passer un moment ensemble, comme pour observer, de loin, ce que nous faisons quand nous ne sommes pas avec eux. Ils sont là, font leur petit monde à nos côtés, s’inventent une histoire, font du sirop…

Tilouann adore parler. C’est l’occasion pour lui d’avoir un de ses parents en exclusivité. Ce n’est pas vraiment possible d’emmener les deux en même temps. Je porte Loon lors des montées et je dois tirer Tilouann en lui donnant la main pour l’aider. De plus, il faut emmener à boire, à manger, de quoi se couvrir, se protéger de la pluie.

Du coup, c’est l’occasion pour eux d’être séparés un petit peu. Je pense qu’ils aiment bien.

J’adore les voir avec leur petit bâton, marcher hors sentiers, armés de détermination. Ils comprennent que nous travaillons et qu’ils doivent suivre. Ils se sont fiers de nous montrer qu’ils en sont capables et qu’ils méritent de venir avec nous. Lorsqu’ils ont choisi de venir, ils savent qu’il va falloir marcher pendant quatre heures.

Je me souviens l’année dernière, nous inventions des petits jeux pour les motiver. Par exemple «regarde toutes ces têtes derrière nous, ce sont des crocodiles, ils veulent nous rattraper ! »

Cette année, ils ont vraiment grandi, tous les deux. Plus besoin de motivation extérieure.

Même Loon, du haut de ses trois ans. Si je lui dis «OK, tu viens avec moi, mais tu marches toutes les descentes », elle me répond «oui maman, merci maman ». J’adore! Et là, avec ses petites jambes, elle marche, elle caresse Mammouth, la chèvre, elle caresse les chiens dès qu’ils passent à proximité. «c’est bien ma Pazou, tu travailles bien ! » qu’elle dit à ma petite chienne de huit mois. Et puis elle ramasse des fleurs, surtout les fleurs de chardon, elle me les fourre dans les poches. Après chaque garde avec elle, j’ai au moins trois bâtons, 50 fleurs, 10 cailloux, 10 bouquets d’épines de mélèze (ça, c’est pour le sirop :))… c’est chaque fois une petite chasse au trésor

Avec Tilouann, on aura parlé de la pêche, de l’âge auquel on peut aller en prison, des animaux dangereux, de pirates des Caraïbes (il a vu l’affiche, mais je lui ai dit que c’était trop violent pour qu’il puisse le voir) de quelques relations avec ses amis… il aura trouvé de quoi faire un lance pierre, tailler des battons, déniché un super bâton de marche pour sa sœur. Il a beau se plaindre d’elle par moment, dès qu’il n’est plus avec, il y pense et ne peut s’empêcher de lui ramener des choses.

De plus, ils adorent participer aux soins des brebis. Ça nous arrive de faire ça tous les trois : Loon, Tilouann et moi. Chacun a son rôle. Nous faisons marcher les brebis pour repérer une boiteuse, je l’attrape. Tilouann m’apporte le sac de soin. Il s’occupe également de faire une photo de la médaille de l’animal ou d’écrire son numéro dans le carnet de soins. Il appuie sur la seringue s’il y a besoin de faire une piqûre. À chaque fois, il se renseigne : « qu’est-ce qu’elle a ? Qu’est-ce qu’on lui fait ? ». Petit à petit, il retient. Ça lui arrive même de dire : « regarde celle-là ! Elle a un gros pied » (c’est le nom d’une pathologie qui fait gonfler le pied).

Loon met les pulvérisations d’homéopathie dans le nez, marque la brebis à l’aide d’un gros pastel pour qu’on sache qu’on l’a soignée et range les médicaments dans le sac.

Les bienfaits dans la relation entre frère et soeur

Si nous commençons les soins très tôt, Tilouann est chargé de s’occuper de sa soeur à son réveille. L’année dernière, c’est vraiment ce qui les a rapprochés tous les deux. Lui, a pris sa place de grand frère avec grand sérieux et elle l’a vu comme son protecteur.

En effet, ils ont quatre ans d’écart tous les deux. Ça fait pas mal et lorsque nous sommes en bas, Tilouann préfère jouer avec des plus grands, il ne voit pas l’intérêt de partager ses jeux avec cette petite soeur qui sait surtout casser ses constructions, les manger…

Et puis, ils se sont retrouvés tous les deux en alpage. Loon avait deux ans et demi et Tilouann six. Je n’étais pas tout le temps disponible pour m’occuper d’eux, contrairement à la maison. Ils se sont donc apprivoisés. Loon s’est mise à suivre son frère partout et Tilouann a apprécié de plus en plus sa compagnie. Ils se sont inventé des jeux tous les deux. Là où ils sont le plus complices, c’est dans les cabanes qu’ils s’inventent ou à jouer avec l’eau, faire des barrages… Tilouann se valorise, il voit qu’il peut montrer, apprendre à sa petite soeur. Ça donne des ailes à Loon, elle veut tout faire comme lui, manger comme lui, aller où il va… « mon frère, ce héros ! »

C’est vraiment chouette de les voir tous les deux…

Retour au quotidien

Pour revenir à notre quotidien, ils ont également appris à faire du fromage, ou tout du moins à le manger ! Ce qu’ils préfèrent, c’est le manger en faisselle, avant qu’il ne soit égoutté, comme un yaourt.

Ils aiment aussi faire la lessive, tout du moins brasser le linge « comme dans la machine à laver ». Ça a deux avantages : le linge est vraiment bien brassé et les enfants sont propres, comme après une douche !

Avec le thème de l’eau, Loon arrive à faire la vaisselle toute seule ! Encore une fois, plusieurs avantages : la vaisselle est propre, le sol est mouillé, plus qu’à passer la serpillère et Loon est propre et son tee-shirt, son pantalon et ses chaussures aussi, par la même occasion !

L’avantage avec les cabanes, c’est qu’ils peuvent tout expérimenter. L’eau, c’est l’eau de la source, donc pas de gaspillage possible et rien ne craint, rien n’est fragile. Ils peuvent en foutre partout, ce n’est pas grave. En tout cas, ça me dérange moins qu’à la maison.

C’est vraiment l’idéal pour eux…

Comme les autres

C’est vrai que tous ces activités, jeux, découvertes, apprentissages sont plutôt associés à notre lieu de vie et de travail. En plus de tout ça, ça leur arrive de faire les mêmes choses que n’importe quels autres enfants.

L’année dernière, nous avions téléchargé 56 histoires de Marlène Jobert pour qu’ils puissent écouter ça dès qu’ils en auraient envie. Tilouann les a beaucoup écoutées, il connait la plupart par coeur. Il s’est mis à parler mieux que nous, à utiliser la négation à l’oral ou du vocabulaire assez soutenu. C’était à la fois rigolo et bluffant. Ça montre que les enfants apprennent seuls, je veux dire sans apprentissages dirigés. Pas besoin de faire un programme avec une progression. Quand c’est le moment, c’est le moment ! Quand il raconte ou invente une histoire, il utilise le passé simple, tout de même !

En montagne, les orages sont fréquents et violents et les températures peuvent chuter d’un seul coup. Durant ces moments-là, nous nous organisons comme l’hiver. Nous allumons le poêle, Loon le charge de papier et petit bois, Tilouann craque l’allumette, nous sortons les jeux de cartes, feutres, ciseaux… nous nous faisons un petit cocon-hiver. Et le lendemain, c’est reparti pour les tongs et jeux d’eau !

Tout ça pour dire qu’ils font également des activités comme les autres enfants, plus posées et calmes.

Jusqu’ici, mon grand avait horreur de ça. Et puis, ça y est ! Il le fait par tranches de 10 minutes parfois plus avec plaisir. Loon m’a demandé un cahier d’activité pour « travailler comme mon frère ». Ils prennent ça tous les deux très au sérieux.

Je me demande pourquoi ce mot « travail » est présent. Pourquoi est-ce différent des autres activités ? Est-ce moi qui ai instauré ça sans le vouloir ? Sans doute… Je me revois dire à ma fille « laisse ton frère travailler tranquille ». Enfin, je pense, je ne suis plus sûre. C’est dommage qu’ils séparent ça du reste de la vie, finalement. Moi qui voulais tellement que tous les apprentissages soient autogérés, spontanés, ne pas les prioriser… bon bin ça, c’est loupé !

Je vais me pencher sur la question et voir s’il n’y a pas moyen de rattraper le coup…

C’est à vous

Est-ce que vos enfants utilisent également le mot travail pour désigner les activités que l’on pourrait dire « scolaires » ?

Honnêtement, qu’avez-vous pensé de cette vie pour les enfants ? Avez-vous l’impression qu’ils pourraient être trop décalés par rapport au reste du monde ?

N’hésitez pas à partager votre ressenti dans les commentaires, ça me donne de bonnes pistes de réflexion ! 

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3 commentaires

  • Legrand

    J’apprécie vraiment ton naturel et le fait que tu assumes et défendes les apprentissages autonomes simplement et avec confiance :-).
    Nous sommes aussi en unschooling , et nous avons vraiment laissé les enfants mener leur journée (en dehors de l’aide pour la vie de tous les jours) et je trouve ça impressionnant : leur capacité à aller au fond des choses, à rebondir d’un sujet à l’autre, à partager entre eux leurs savoirs , à s’emerveiller de tout … Mais je me rends compte que parfois il manque des outils ( lire, écrire, compter, mettre en forme …). Je suis en train de voir comment remettre du travail pour leur donner des outils.
    Je me dis souvent que le problème avec les apprentissages autonomes c’est qu’on n’ose plus proposer aux enfants de travailler. Mais il me semble que le faire peut aussi être un moyen de leur montrer que justement, travailler sur ce qui nous plaît, ou faire un effort pour acquérir de nouveaux outils qui nous permettent d’aller plus loin dans ce qu’on aime , est enthousiasmant :-).
    La question c’est comment préserver l’enthousiasme tout en donnant le goût de l’effort qu’ont tous les passionnés …
    Et en tant que parent, je me sens prise au piège quand il s’agit de définir notre façon de faire … Mais j’aime le travail, j’aime travailler à ce que j’aime faire. Existe-t-il un autre mot pour ça ? Ou alors, quand on doit faire quelque chose par obligation, sans que cela n’ait de sens pour nous, ce serait une corvée ?
    Grand sujet ….
    Merci Marion 🙂

  • Viviane

    Pour jauger les films en tant que parent, j’avais découvert ce site :
    https://www.filmspourenfants.net
    J’imagine que c’est le dernier de la saga qui a tenté Tilouann, ils le déconseillent avant 12 ans :
    https://www.filmspourenfants.net/pirates-des-caraibes-la-vengeance-de-salazar/
    La vie en pleine nature, est-ce un décalage… moi j’y vois au plus un merveilleux privilège, et surtout une évidence, une nécessité irremplaçable, aussi indispensable que l’amour de ses parents pour bien démarrer dans la vie.
    Donc profitez-en sans hésiter 😉

  • Meli

    Certes, ce type de vie n’est pas ce que la plupart des enfants vivent.
    Mais… et alors ?
    Nous sommes tous uniques et c’est ce qui fait la richesse de notre monde.
    C’est grâce à ce type d’expériences que les enfants se sensibilisent d’autant plus à la nature, l’environnement, l’amour de la planète, je trouve pour ma part que c’est plutôt une réelle chance pour eux et laisse plein d’espoir pour l’humanité de demain, lorsque ces enfants auront grandi. 🙂

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